36) Sans Queue ni Tête ! La mémoire.
La mémoire.
(La mémoire est une faille dans le temps présent. "C'est une bien triste mémoire que celle qui ne fonctionne qu'à rebours." Lewis Carroll)
La mémoire est la faculté de se rappeler le passé, elle comporte plusieurs degrés.
D'abord la mémoire immédiate qui enregistre momentanément les informations significatives. Elle est fugitive et son contenu s'élimine rapidement si elle n'est pas travaillée par une contention renouvelée de l'esprit ou une captation inconsciente.
Ensuite la mémoire moyenne qui garde la trace de ce dont nous avons besoin d'un point de vue pratique.
Enfin la mémoire profonde qui détermine notre identité et nous construit sur un plan affectif.
La mémoire suppose un acte de reconnaissance de ce qui a laissé une trace en nous.
Pour Platon, cet acte de reconnaissance est au principe de la connaissance qui consiste à reconnaître en l'âme des connaissances qu'elle possède depuis toujours.
La mémoire nous fait-elle revivre le passé?
Pas si certain!
La mémoire peut ainsi que le découvre le narrateur du "Temps retrouvé" de Marcel Proust, révéler la dimension spirituelle et esthétique du passé.
Plus que la simple restitution d'un moment du passé, la mémoire est la possibilité pour quelques instants de saisir le sens du passé.
La mémoire ne serait-elle qu'une restitution affaiblie de ce qui a été vécu?
Pas si certain non plus!
La nature de la mémoire est problématique dans son rapport au corps parce qu'on peut être tenté de la réduire à un mécanisme cérébral, adoptant ainsi un point de vue matérialiste.
"Des souvenirs se conservent comme des photos dans une boîte et une simple lésion neurologique a pour effet de les réduire considérablement". (C'est de qui? Je ne sais plus)
C'est Henri Bergson qui a eu le premier l'idée de penser la mémoire comme étant la conscience même et non une des fonctions matérielles du cerveau. Celui-ci n'étant que l'organe de l'action et de la sélection de ce qui n'est pas utile et toujours selon Bergson, en cas d'atteinte de la mémoire, c'est seulement cette fonction qui est lésée et non la mémoire elle-même.
Il se fonde sur l'observation de certaines pathologies pour étayer son argumentation, lorsque le cerveau ne peut plus réactiver les souvenirs utiles c'est l'amnésie, quand il ne parvient plus à opérer une sélection c'est l'hypermnésie.
Mais dans les deux cas la mémoire ne disparaît pas avec l'atteinte cérébrale, il lui manque simplement la fonction organique qui lui permet de se déployer normalement.
Dans la mythologie grecque les âmes qui ont oublié les consignes divines sont condamnées à recommencer toujours le même cycle d'épreuves, rendant leur supplice sans fin, tel Sisyphe poussant son rocher.
L'oubli efface tout et s'apparente en cela à la mort.
Il faut donc évoquer le statut paradoxal de l'oubli souvent posé comme une imperfection ou un manque. Il est pourtant aussi la condition même de la mémoire puisque pour se souvenir, il faut être en mesure d'oublier.
L'oubli n'a pas qu'une fonction négative.
Pour Nietzsche, la mémoire alourdit l'existence de celui qui se laisse étouffer par son passé parce qu'il ne sait pas voir en celui-ci qu'une fatalité.
L'humain qui se souvient s'expose au ressentiment contre le temps et à son caractère irréversible.
Seule une certaine dose d'oubli lui permet de vivre.
Peut-on vivre sans oublier?
Oublier sans oublier vraiment? Souvenirs ou obsessions?
Lorsqu'on oublie un nom c'est souvent un autre nom qui nous vient à l'esprit. Freud montre que ce phénomène n'est pas dû au hasard, en effet, l'oubli est en nous plus un défaut de mémoire qu'un phénomène lié au refoulement.
Les souvenirs-écrans sont des souvenirs anodins qui viennent masquer ce que l'on voudrait oublier.
Il faut à tout prix se libérer du passé pour avancer.
Une mémoire totale, intégrale et sans porosité donnerait lieu à une paralysie de la pensée.
(J'aime bien mettre une petite touche humoristique pour "dé-figer" le sérieux d'un thème philosophique, vous l'aviez sans doute remarqué.
Aujourd'hui : "Rien trouvé".
Je m'adresse à tous ceux qui reconnaîtront ce panneau et je leur demande d'accepter toutes mes excuses.
"Il" est (aussi) pour moi le souvenir d'une mémoire douloureuse somme toute bien récente.
"Il" est "notre mémoire collective".)

Commentaires
papet croûton le 22/09/2008 à 17:03:38Dans quelle catégorie placer la "mémoire visuelle" ? Ou ne serait-ce pas un autre type de mémoire ?
En ce qui concerne l'oubli, je citerai quelques mots d'une chanson de Jacques Brel :
"On n'oublie rien de rien, on n'oublie rien du tout,
On n'oublie rien de rien, on s'habitue, c'est tout"
Pour Papet Croûton le 22/09/2008 à 19:27:08
Vous avez tout de suite mis le doigt sur ce qui manque!
Je suis "restée" sur la mémoire biologique et psychique, celle qui nous permet de stocker des informations pour les ré-utiliser.
Il est évident qu'il y a d'autres formes de mémoire, la mémoire visuelle, la mémoire olfactive, la mémoire auditive, la mémoire tactile, la mémoire gustative pour ce qui nous concerne personnellement, mais encore la mémoire collective...
Ce ne sont pas des formes de mémoire différentes mais plutôt des manières différentes de mémoriser.
Il faudrait un autre texte pour expliquer toutes ces subtilités, mais j'ai envie de passer à un autre thème.
Bonne soirée
Amitiés
Viviane
ramon site : www.basagana-ramon.com | le 24/09/2008 à 22:43:18
ça fait vraiment plaisir de voir citer Henri Bergson. J'avais été séduit par la pensée de ce philosophe chrétien, quand je faisais philo. Ce qu'il raconte sur la mémoire fait réfléchir: oui, la mémoire pourrait bien être la conscience même ! Car sans mémoire, nous devenons des masses végétatives, des poireaux doués de réflexes humains. Les dégâts que je constate dans la maladie d'Alzheimer sont bien liés, la plupart du temps, à l'effondrement de la mémoire... Bravo pur cet article !!!
Aujourd'hui je suis de garde.
Ils est 22h30.
C'est dur, les garde. Affreux. ça fait trente ans que je fais des gardes,
je m'y ferai jamais, aucun médecin ne s'y fait!
Si au moins on nous appelait pour de vraies urgences !
Une fois on m'a appelé à 01h30, une femme de la quarantaine. Elle m'attendait dans le salon avec une pile de radios.
- Vous comprenez, Docteur, pendant la journée, vous avez beaucoup de monde. Là, comme vous êtes de garde, on aura plus de temps.
Grrr!!!
Une autre fois, on m'a appelé à 05h.
Quand je suis arrivé, la personne était désolée, mais guillerette :
- Ecoutez, Dpcteur, il est cinq heures et j'arrive pas à dormir. Il faudrait que vous me fassiez une piqûre pour que je dorme!
re-Grrrrr!
Je te souhaite une bonne nuit.
NOTE: j'essaie de tenir compte des conseils de ton fils pour illustrer mes textes... demande-lui ce qu'il en pense.
Pour Ramon le 25/09/2008 à 09:39:44
Bergson a fait une approche bien vue de notre "mémoire", l'explication par la conscience parait logique.
J'espère que ta nuit de "garde" s'est déroulée sans fofolles qui n'arrivaient pas à dormir.
Les images qui illustrent tes articles sont très "comme il faut" et les pages sont bien plus agréables à lire.
Bonne journée
Amitiés
Viviane
Urban site : urbanlife.over-blog.org/ | le 30/09/2008 à 21:37:23
Pour moi ma mémoire est parfois un fardeau comme le dit si bien Nietzsche parce que j'ai une trés bonne mémoire du passé, mon plus vieux souvenirs , j'avais deux ans mais je me rend compte que l'on retient que ce que l'on veut et que plus je vieillis et moins je réagis vite à ce que me rappelle ma mémoire.
Bonne soirée Viviane
Bizs
Pour Urban le 01/10/2008 à 10:26:12
Très juste! on retient ce que l'on veut!
Mon plus vieux souvenir, j'avais 2 ans et demi et frais comme si c'était hier!
Bonne journée
Amitiés
Viviane
fée-buse site : descarcteresderika.over-blog.com/ | le 02/10/2008 à 08:05:11
j'étais venue pour quoi, au fait?
Tant pis je reviendrai quand je saurai.
Vous êtes qui au fait?
Pour la Fée-Buse le 02/10/2008 à 10:33:08
Alors la Fée, tu as bien fait de venir!!!
Et toi qui es-tu?
Bonne journée la Fée!
Amitiés
Viviane